J'sais pas. J'sais pas, j'peux pas répondre, j'en ai aucune idée. Parce que j'm'ennuie, parce que j'ai rien d'autre à foutre, parce que c'est une addiction qui me rattrape. Quand j'vois le pansement, qui vire au rose puis rouge... Enfin, j'le vois dans ma tête, il doit toujours être blanc, et à peine rose sur les bords. J'croyais pas avoir réussi, et j'ai vu la lignée qui devenait de plus en plus rouge, et j'me suis levée en me disant « faut que j'arrête ça », et j'ai rincé à l'eau claire, ça m'a fait mal. Et j'ai coupé l'eau, j'ai regardé, et j'ai vu ces trainées de sang, si belles, si magnifiques, si imparfaites... Je n'ai qu'une seule peur, c'est que quelqu'un découvre mon secret et me mette face au mur. Arrête, pourquoi tu fais ça ? Tu vas voir un psy, t'en a besoin ! Mais non, j'ai pas besoin... Ou peut-être que si, mais ça m'est bien égal. C'est pas parce que j'suis déprimée, ou quoi que ce soit... Bon, j'le suis quand même, soyons réaliste, qui ferait un truc pareil si sa vie était pleine de bonheur ? Mais je l'suis pas plus que d'habitude...
Et c'est ainsi que je restais dans les vestiaires, pétrifiée d'être condamnée à passer le reste de ma vie à me cacher des autres. De mon sac à dos, je sortais mes clés, auxquelles était attaché un coupe-ongles avec une lime. Je baissais les chaussettes qui me montaient jusqu'aux genoux, regardais mes jambes blanches et nues. Je n'avais pas encore commencé à me les raser, seulement de temps en temps, parce que ma mère me jugeait trop jeune, et je contemplais ce délicat duvet de pêche, encore doux et sans tache. Une toile parfaite, immaculée. Alors, je prenais la lime à ongles, en palpais le tranchant, et la promenais sur le bas de ma jambe, voyant apparaître sur ma peau une ligne de sang rouge. J'étais surprise qu'elle soit si droite, surprise de voir comme il m'était facile de me faire du mal. C'était presque amusant. [...] Comme il était infiniment plus gratifiant de bousiller [mon corps] moi-même que de se fier aux moustiques et aux promenades à la campagne dans des buissons pleins d'épines ! Je faisais quelques écorchures de plus, en passant d'une jambe à l'autre, cette fois en déplaçant la lime à ongles plus rapidement, avec moins de précaution. Bien entendu, je ne voulais pas me tuer. Enfin, pas à cette époque. Mais je voulais savoir qu'au besoin, si jamais le désespoir devenait aussi terriblement atroce, je pouvais abîmer mon corps. Et c'est bien ce que je faisais. Le savoir me donnait un sentiment de paix et de puissance, aussi me suis-je mise à me taillader les jambes en permanence. Dissimuler les cicatrices à ma mère était devenu un véritable sport. J'ai collectionné les lames de rasoir, ai même acheté un couteau suisse. J'ai été peu à peu fascinée par les différents tranchants, les différentes sensations de coupure qu'ils produisaient.
Prozac Nation – Elizabeth Wurtzel
Et c'est ainsi que je restais dans les vestiaires, pétrifiée d'être condamnée à passer le reste de ma vie à me cacher des autres. De mon sac à dos, je sortais mes clés, auxquelles était attaché un coupe-ongles avec une lime. Je baissais les chaussettes qui me montaient jusqu'aux genoux, regardais mes jambes blanches et nues. Je n'avais pas encore commencé à me les raser, seulement de temps en temps, parce que ma mère me jugeait trop jeune, et je contemplais ce délicat duvet de pêche, encore doux et sans tache. Une toile parfaite, immaculée. Alors, je prenais la lime à ongles, en palpais le tranchant, et la promenais sur le bas de ma jambe, voyant apparaître sur ma peau une ligne de sang rouge. J'étais surprise qu'elle soit si droite, surprise de voir comme il m'était facile de me faire du mal. C'était presque amusant. [...] Comme il était infiniment plus gratifiant de bousiller [mon corps] moi-même que de se fier aux moustiques et aux promenades à la campagne dans des buissons pleins d'épines ! Je faisais quelques écorchures de plus, en passant d'une jambe à l'autre, cette fois en déplaçant la lime à ongles plus rapidement, avec moins de précaution. Bien entendu, je ne voulais pas me tuer. Enfin, pas à cette époque. Mais je voulais savoir qu'au besoin, si jamais le désespoir devenait aussi terriblement atroce, je pouvais abîmer mon corps. Et c'est bien ce que je faisais. Le savoir me donnait un sentiment de paix et de puissance, aussi me suis-je mise à me taillader les jambes en permanence. Dissimuler les cicatrices à ma mère était devenu un véritable sport. J'ai collectionné les lames de rasoir, ai même acheté un couteau suisse. J'ai été peu à peu fascinée par les différents tranchants, les différentes sensations de coupure qu'ils produisaient.
Prozac Nation – Elizabeth Wurtzel
